Ce soir-là, j'étais en pleine discussion avec moi-même. Une discussion silencieuse, intérieure. Je me demandais : est-ce que je dois aller faire ma séance de footing malgré mon manque de motivation ? Ou est-ce que je peux simplement laisser tomber pour ce soir ?
J'avais prévu de faire mes vingt tours, comme je le fais habituellement. Mais ce soir-là, l'envie n'était pas là. Je connaissais déjà la réponse que la discipline classique aurait voulu me donner : « Tu as décidé de faire vingt tours. Alors fais vingt tours. » Après tout, n'est-ce pas cela, être discipliné ? Faire ce qui doit être fait, même lorsque nous n'en avons pas envie ? Oui. Mais quelque chose me dérangeait dans cette manière de voir les choses.
Je me suis alors posé une autre question : à quoi sert réellement la discipline ? Est-ce à me contraindre à exécuter mécaniquement ce que j'avais décidé hier ? Ou est-elle là pour m'aider à devenir l'homme que je veux être ? Cette question allait changer ma manière de voir la discipline.
Ce soir-là, j'ai choisi de faire seulement cinq tours
Je suis finalement allé courir. Mais au lieu de faire les vingt tours prévus, je me suis dit : « Aujourd'hui, je vais simplement en faire cinq. » Cinq tours. Pas vingt. Je n'allais pas chercher à accomplir parfaitement ma séance. Je voulais simplement ne pas abandonner l'habitude.
J'ai fait mes cinq tours, puis je suis passé à autre chose. Le lendemain, la motivation n'était toujours pas revenue. Alors j'ai fait cinq tours. Le jour suivant encore, même chose. Puis un autre jour, je me suis senti mieux et j'ai retrouvé mon énergie. J'ai alors fait mes vingt tours.
Et j'ai compris quelque chose. La discipline ne consiste peut-être pas seulement à faire chaque jour ce qui était initialement prévu. Elle consiste aussi à savoir continuer lorsque les conditions ne sont pas idéales. Parfois, continuer signifie donner 100 %. Parfois, 50 %. Et parfois, seulement 5 %. Mais même ces 5 % peuvent avoir une immense valeur lorsqu'ils permettent de ne pas abandonner complètement.
Nous confondons parfois discipline et rigidité
Pendant longtemps, j'ai pensé que la discipline consistait à respecter exactement ce que j'avais décidé. Si j'avais prévu vingt tours, je devais faire vingt tours. Si j'avais prévu une heure d'apprentissage, je devais faire une heure. Si j'avais prévu de travailler sur quatre compétences, je devais travailler sur les quatre. Sinon, j'avais l'impression d'avoir échoué.
Mais cette manière de penser peut devenir dangereuse. Parce qu'elle transforme progressivement une bonne résolution en obligation permanente. On commence par créer une discipline pour devenir meilleur. Puis, sans s'en rendre compte, on devient esclave de la discipline elle-même. Le moindre écart devient un échec. Une journée moins productive devient une mauvaise journée. Une séance écourtée devient une faute. Et lorsque l'on n'arrive plus à respecter parfaitement son programme, on finit parfois par tout abandonner.
C'est là que je pense qu'il faut faire une distinction. La discipline n'est pas nécessairement la rigidité. Être discipliné ne signifie pas être incapable de s'adapter. Au contraire. Une discipline véritablement solide doit pouvoir survivre aux jours difficiles.
L'histoire de l'homme et du grand arbre
Imaginez un homme qui décide de couper un immense arbre. L'arbre est si grand que tout le village pense qu'il est impossible de l'abattre. Mais cet homme ne cherche pas à couper l'arbre en un seul jour. Il se fixe une règle : chaque jour, je donnerai cent coups de hache.
Il commence. Jour après jour : cent coups, cent coups, cent coups, cent coups. Il avance. L'arbre ne semble presque pas changer, mais l'homme continue.
Puis vient un jour où il est fatigué. Il manque de force. Il n'a pas l'énergie habituelle. Il regarde sa hache. Il regarde l'arbre. Et il se dit : « Aujourd'hui, je ne peux pas faire mes cent coups. Je reviendrai demain. » Le lendemain, il ressent encore la même fatigue. Il reporte encore. Puis un autre jour arrive où il retrouve sa force. Il revient et donne ses cent coups.
Puis il recommence. Mais parfois il s'arrête. Parfois il revient. Parfois il donne cent coups. Parfois aucun. Et ainsi, son rapport à l'arbre devient irrégulier. Le problème n'est pas qu'il soit incapable de travailler. Le problème est qu'il a créé une règle tellement rigide que lorsqu'il ne peut pas atteindre son objectif, il préfère ne rien faire plutôt que de faire moins.
Imaginons maintenant qu'un jour, il change sa règle. Il se dit : « Les cent coups restent mon objectif. Mais les jours où je n'en suis pas capable, je donnerai au moins cinq coups. » Alors il revient. Un jour : cent coups. Un autre : cent. Un autre : vingt. Un autre : cinq. Puis cinquante. Puis cent. Puis dix. Puis à nouveau cent.
Que s'est-il passé ? L'homme n'est pas devenu moins discipliné. Il est devenu plus résilient. Parce que désormais, sa discipline peut survivre à ses mauvais jours. Et surtout, il continue de frapper l'arbre.
Un jour, l'arbre finira par tomber. Pas parce qu'il aura été parfait chaque jour. Mais parce qu'il sera revenu suffisamment de fois pour terminer ce qu'il avait commencé.
Ne pas casser la chaîne
C'est ici que je vois aujourd'hui la véritable puissance de la discipline. Je ne veux plus seulement me demander : « Est-ce que j'ai accompli 100 % de ce que j'avais prévu ? » Je veux aussi me demander : « Est-ce que je suis resté en mouvement ? » C'est une différence énorme.
Si je n'ai pas la force de faire vingt tours, je peux en faire dix. Si dix sont trop difficiles, j'en fais cinq. Si je n'ai pas l'énergie pour une longue séance d'apprentissage, je peux lire quelques pages. Si je ne peux pas faire une heure d'anglais, je peux en faire dix minutes. Si je ne peux pas travailler profondément sur mon écriture, je peux simplement écrire quelques lignes.
L'objectif n'est pas de glorifier le minimum. Le minimum n'est pas la destination. Le minimum est ce qui me permet de ne pas quitter le chemin. Et lorsque l'énergie revient, je peux à nouveau accélérer.
Chaque jour, rester la personne que l'on veut devenir
Je crois qu'il faut parfois arrêter de considérer nos habitudes uniquement comme des tâches à accomplir. Faire du sport ne sert pas seulement à remplir une case dans un programme. Apprendre une langue ne sert pas seulement à respecter une séance. Écrire ne sert pas seulement à produire un certain nombre de lignes. Derrière chacune de ces actions se trouve une identité que nous construisons.
Je ne veux pas simplement pouvoir dire : « J'ai fait vingt tours aujourd'hui. » Je veux pouvoir dire : « Je suis quelqu'un qui prend soin de son corps. » Je ne veux pas simplement dire : « J'ai étudié l'anglais aujourd'hui. » Je veux devenir quelqu'un qui apprend continuellement. Je ne veux pas seulement écrire quelques pages. Je veux devenir quelqu'un qui sait réfléchir, observer et mettre ses pensées en mots.
C'est pourquoi je préfère aujourd'hui cette règle : « Chaque jour, je fais quelque chose pour rester la personne que je veux devenir. » Certains jours, ce sera 100 %. D'autres jours, 50 %. Et exceptionnellement, 5 %. Mais je reviens.
La discipline au service de l'homme
Il y a une différence entre servir la discipline et utiliser la discipline. Dans le premier cas, je deviens prisonnier de mes propres règles. Je dois respecter mon programme. Je dois être parfait. Je dois toujours être performant. Je dois toujours être à la hauteur.
Dans le second cas, mes règles sont là pour me servir. Elles m'aident à avancer lorsque je n'en ai pas envie. Elles donnent une direction à mes journées. Elles m'empêchent de dépendre uniquement de ma motivation. Mais elles restent suffisamment souples pour tenir compte du fait essentiel que j'ai parfois tendance à oublier : je suis un être humain.
Je me fatigue. Je doute. Je manque parfois de motivation. J'ai parfois besoin de ralentir. Et cela ne signifie pas nécessairement que je suis devenu paresseux ou indiscipliné. Cela signifie simplement que je dois apprendre à adapter mon effort sans abandonner ma direction.
Être libre ne signifie pas faire tout ce que l'on veut
Il y a d'ailleurs un paradoxe dans tout cela. On pourrait croire que vivre librement signifie : « Je fais ce que je veux quand je veux. » Mais si je fonctionne uniquement selon mes envies, suis-je réellement libre ? Si je veux travailler mais que mon manque de motivation m'en empêche... Si je veux apprendre mais que mon téléphone capte mon attention... Si je veux faire du sport mais que la moindre fatigue suffit à me faire abandonner... Alors mes envies et mes impulsions sont finalement celles qui dirigent ma vie.
La discipline peut justement me libérer de cela. Elle me permet de dire : « Je n'ai pas envie aujourd'hui, mais je peux quand même faire quelque chose. » Et paradoxalement, c'est là que je commence à devenir libre. Mais cette liberté ne nécessite pas de me maltraiter. Je peux être discipliné sans être brutal envers moi-même. Je peux exiger de moi de revenir sans exiger de moi d'être parfait.
Ne pas chercher la perfection, chercher la continuité
Je crois désormais que l'un des plus grands ennemis de la discipline n'est pas forcément la paresse. C'est parfois le perfectionnisme. Parce que le perfectionnisme nous fait penser : « Si je ne peux pas faire correctement, autant ne pas faire. » Alors que la continuité nous dit : « Fais ce que tu peux aujourd'hui. Tu feras davantage lorsque tu le pourras. »
Cinq tours aujourd'hui ne remplaceront jamais vingt tours. Mais cinq tours valent infiniment plus que zéro tour si ces cinq tours permettent de maintenir l'habitude. Une petite lecture ne remplacera peut-être pas une heure d'étude. Mais elle peut être le fil qui relie aujourd'hui à demain. Et demain, ce fil peut redevenir une corde. Puis une habitude. Puis une partie de notre identité.
La discipline que je veux désormais
Je ne veux plus d'une discipline qui me fait vivre dans la peur de manquer une journée. Je veux une discipline qui me donne la capacité de revenir. Je ne veux pas être un robot qui exécute parfaitement son programme. Je veux être un homme capable de tenir une direction malgré les fluctuations de la vie.
Mon objectif reste élevé. Mes vingt tours restent vingt tours. Ma séance complète reste ma séance complète. Mais je me donne le droit, lorsque cela est nécessaire, de réduire l'intensité sans abandonner l'engagement. Parce que je commence à comprendre que la force ne se mesure pas seulement à ce que nous sommes capables de faire lorsque nous sommes au meilleur de notre forme. Elle se mesure aussi à notre capacité à continuer lorsque nous ne le sommes pas.
Alors, si aujourd'hui je peux donner cent coups de hache, je donnerai cent coups. Si je ne peux en donner que vingt, j'en donnerai vingt. Et si je n'en peux donner que cinq... je prendrai ma hache et j'en donnerai cinq.
Demain, je reviendrai. Et un jour, l'arbre tombera. Pas grâce à un exploit extraordinaire. Mais grâce à quelque chose de beaucoup plus simple : je n'ai pas cessé de frapper.